samedi 30 octobre 2010

''Je mets les pieds où je veux. Et c'est souvent dans la gueule''.


Ci-dessus. Cumple de este hue'on de Jorge. Citation empruntée à Chuck Norris, métaphoriste hors-pair.

Ce billet est volontairement découpé en trois parties, très différentes, tant dans la gravité de ce qu'elles traitent, que dans la manière de le faire. N'y voyons nulle provocation de ma part, elles sont simplement le reflet de sentiments et d'impressions très contrastées vécues ces dernières semaines, et que, faute de temps ou de volonté, je n'ai pas découpé en trois publications. La liberté de passer de l'un à l'autre est d'ailleurs l'origine de la phrase de Norris Chuck.


Débattre à l'américaine.

Je voulais parler un peu de la vie publique chilienne. Du président Piñera et de sa phrase écrite sur le Livre d'Or allemand lors d'une visite entre chefs d'Etat qu'il a emprunté à l'hymne nazi ; de la composition pathétique de l'opposition ; du caractère ultra-américanisé des débats politiques ; du nombre infime de candidats aux élections présidentielles (quatre en 2009 au Chili, douze en 2007 en France, quinze en 2002...) ; de l'apparent respect entre les partis ; du peu d'importance que tout cela semble avoir ; des équivalences, des différences. Je n'en évoquerais qu'une partie.


Finalement, je ne sais pas grand chose sur la vie politique chilienne. Et cette constatation n'a fait qu'augmenter après avoir vu le débat entre les quatre ''principaux'' candidats à la présidentielle.


Une salle grande, très grande. La taille de celle d'un congrès politique partisan. Quatre cents personnes dans la salle. Qui hurlent après chaque intervention des candidats en présence. Ceux-ci sont d'ailleurs S. Piñera (candidat, et désormais président, de l'Alliance pour la Rénovation sociale, parti dit de ''centre-droit'' allié à une partie de la droite chilienne), E. Frei (fils du Frei qui gouverna juste avant Allende, candidat de la démocratie chrétienne, président du Chili entre 1994 et 2000), M. Enriquez (candidat indépendant, ancien membre des Jeunesses socialistes, trente-sept ans, philosophe et cinéaste, inclassable politiquement parlant), et enfin J. Arrate (candidat d'une Alliance ''nous pouvons'', toute référence au ''yes we can'' serait sans doute purement fortuite, soit le candidat communiste). Déjà, première impression. J'ai beaucoup de mal à voir qui appartient à quelle orientation politique. Il faut dire que la couleur des cravates (rose pour le démocrate chrétien, bleue pour le jeune inclassable, orange pour le communiste, et noire pour le conservateur) ne m'a pas aidé. Le journaliste est mal à l'aise, loin des candidats, qui font un brin figure de pingouins participant à Questions pour un Champion. L'ambiance est à l'américaine. Coupure pub toutes les six minutes, longs travelling sur la salle et les candidats, incitation constante à l'applaudissement.


Et puis, le système se met en marche, et me laisse pantois. Chaque candidat a une minute pour répondre à une question très pointue. Puis trente secondes pour répondre à ce qu'ont dit les autres candidats. Du coup, c'est comme un pub pour parfum. Du show pur, aucune profondeur dans les réflexions. Et des applaudissements résonnent une fois la minute écoulée. Seul Piñera se fait siffler quasiment à chaque fois par une partie du public, autant qu'il semble susciter l'enthousiasme d'une autre part de l'audience. Mais les interventions sont particulièrement soft. Personne n'insulte personne, les attaques personnelles sont rares. Les candidats s'appellent même parfois par leurs prénoms respectifs. Et puis je réalise que, entre ces quatre candidats (qui sont les uniques candidats de l'élection), n'existe pas le candidat d'extrême-droite. Celle-ci n'est absolument pas représentée, n'a aucune valeur à l'échelle d'une élection comme celle-la. Dingue. L'élection paraît à la fois très semblable, et en même temps très différente de notre sacro-sainte élection française. Tout plein d'espoirs, de gens hystériques, des candidats un brin patauds, contradictoires, jouant sur une forme d'image personnelle à promouvoir. Moins de haine, sans doute. Moins de diabolisation.

L'impression demeure étrange. Une logique démocratique un peu modernisée, ou qui se veut l'être, en tout cas. Une logique du show à la Royal. Et à l'origine d'un grand vide politique. Si la vie publique est devenue spectacle, elle est donc contingente. Importante sans vraiment l'être. Primordiale tout en étant un simple blockbuster à suivre, si possible.



L'appel à l'antisémitisme.

Un ami chilien est allé aux vingt-et-un ans de Radio Placeres (radio d'extrême-gauche diffusée de manière pseudo-illégale, et que j'affectionne particulièrement, tant par ses programmes musicaux que culturels et politiques). Cet événement se construisait autour d'un concert, où de nombreux artistes venaient participer à cette fête contestataire très convenue. Et puis, un homme, plutôt âgé selon les dires de l'ami en question, monta sur scène, prit sa guitare, et commença à jouer une chanson. Les paroles étaient étranges. ''Que les juifs partent...''. Le chanteur, face à l'apathie totale du public, continua son spectacle. ''Que les juifs disparaissent...''. Sans réaction, le public suivit sans broncher les chansons qui s'enchaînaient. ''Que les juifs meurent... tous !''. L'ami s'arrêta, interloqué, plus qu'il ne l'était déjà. Après le concert, indigné comme il se doit, il alla rencontrer le chanteur en question, et lui demander des comptes vis-à-vis des paroles intolérables entendues. L'homme répondit que sa chanson visait Israël, et le mal qui était fait à la communauté palestinienne. Quand cet ami m'a conté cette histoire, lui-même, étudiant en psychologie, plutôt cultivé, ne faisait pas la différence entre juifs et Israéliens. Ensuite, en me racontant cette histoire tellement gore, il affirma qu'en entendant les paroles, il pensait à la Shoah, au régime nazi, à Adolf Hitler, à Auschwitz. Il ajouta que même si Israël était un pays à combattre, il n'acceptait pas qu'on piétine ces faits historiques en ravivant une haine contre les juifs.


Je ne m'en remets pas. J'ai d'abord eu, bien sûr, envie d'enlever mon keffieh, et d'aller étrangler ce chanteur, ce que je n'ai heureusement pas fait. Mais, au-delà de la bêtise de ce type, la réaction de cet ami m'a également posé problème. Je me suis alors questionné. 1) Aucune distinction juif/israélien pour cet ami, et visiblement, pour ce chanteur. J'en concluais qu'il devait en être de même pour une bonne partie du pays. 2) Ce qui choquait mon interlocuteur n'était pas tant la violence des propos déversés par cet artiste, sinon le contraste insupportable qu'il mettait en place vis-à-vis de l'histoire passée, et en particulier de l'Holocauste. Et non de la violence en tant que telle, ou parce que, Shoah ou non, l'appel à l'extermination, ou à l'annihilation, ou à une quelconque forme de haine, était, en soi, en ce qu'il était, condamnable en son entier. Alors je ne dis pas qu'une différence, établie clairement par l'histoire particulière du peuple juif, n'existe pas dans l'approche de tels sujets. Mais, je n'ai pu m'empêcher de me demander. Si l'homme avait parlé des Druzes. Ou des Bosniaques. Ou des Tchétchènes. Ou des Juifs avant 1933. Le souvenir ''Shoah'' n'aurait pas pu être présent dans l'esprit de mon interlocuteur. La prise de conscience, dont les principes sont pourtant visibles, fut brutale. La Shoah fut l'évènement qui permet, aujourd'hui encore, de s'offusquer, et de se donner bonne conscience face à une haine raciale/religieuse affirmée. C'est donc dans, et peut-être seulement par l'horreur absolue, que l'homme prend conscience du scandale que peuvent véhiculer certains artistes/écrivains/intellectuels/non-intellectuels. On a donc besoin de ça. L'horreur totale, pour s'offusquer devant l'appel à l'horreur. Je me suis senti nauséeux.



La guitare enthousiasmée.

Il y a trois jours, je suis allé acheter une guitare. 12,900$, soit 19€ environ, une misère. Une folk. Son évidemment pas top. Je commençais à gratouiller en me demandant par où je pouvais et devais bien commencer. Mais en construisant mes premiers accords au son médiocre, j'ai senti, dans mon corps, une forme indescriptible d'enthousiasme. Mon ignorance totale de l'instrument lui donnait une beauté, dans la découverte que j'en avais, que je n'avais plus ressenti depuis longtemps. Je me suis senti comme un gamin à Noël. Excité, motivé, hyperactif. L'envie d'apprendre, d'y passer du temps, de découvrir. Impression première rare, qui s'est transformée, avec les heures, en une sorte de nécessité de jouer. Je n'ai pas daigné poser ma guitare pendant ces trois derniers jours. Par cette drogue musicale, je ressentais un plaisir que je ne pouvais plus lâcher. Accords, tablatures, doigts défoncés par le zèle, ont commencé à entrer dans mon existence. La voix cassée à force de reprendre le refrain de Numb, en détruisant les oreilles de mes comparses et colocataires. L'envie, la nuit, de reprendre un instrument, et ne pouvoir qu'en esquisser les accords, sans les jouer vraiment (la scène du Pianiste, de Polanski, où le héros, se cachant de la Gestapo, se retrouve face à un piano, et ne peut le toucher, m'apparaissait alors d'une cruauté rare). L'enthousiasme. Je pense que cela faisait un moment que je ne l'avais pas ressenti si fortement.

Tudy

samedi 16 octobre 2010

''Je suis pour le mariage homosexuel. Je ne vois pas pourquoi on devrait épargner quelqu'un parce qu'il est gay''.


Ci-dessus: leccion 1 ; asaltar un tren en el desierto. Titre piqué à une réflexion de M. Galabru, semble-t-il.


Des atmosphères politiques, des valeurs, et de l'esprit au Chili.


Discussion politique. Tous probablement, du Chili aux Etats-Unis, de la Suède à la Creuse, avons suivi, de près, de loin, l'opération ultra-médiatisée des trente-trois mineurs chiliens, extraits de près de 700m de profondeur, et renaissants à la lumière du jour du désert d'Atacama. Ce qui m'a amené, dans l'esprit polémique et tordu qui est le mien, à critiquer l'action démagogue du président Sebastian Piñera, utilisant ce type d'évènement afin de recouvrer une popularité légèrement égarée au cours des derniers mois. Proche du peuple, concerné, dévoué au sauvetage ''parfait'' (El Mercurio) des trente-trois bonnes âmes coincées dans la mine de San José. Mes colocataires étaient, étonnamment, d'accord avec cette analyse critique d'une récupération médiatique décomplexée. Mais cela reste marginal, peu important. Ce qui ne l'est pas, en revanche, est ce que j'ai appris de la vie politique chilienne. En voici deux des plus brillants exemples.


En pleine campagne électorale, les candidats au Parlement, lors de l'élection des députés, ont, depuis quelques années, entrepris de mettre en place des spots publicitaires à la télévision afin de faire un ch'tit peu de propagande pour leur clocher. La même chose a lieu en France. Le responsable de l'UMP, du PS, du NPA, du Modem, du FN, des Verts, ou de partis plus improbables (Chasse, pêche et tradition, la secte Solidarité et Progrès, ou encore les partisans de la cuisine à l'huile d'olive) vous fait un grand sourire, et des militants viennent vous expliquer toutes les belles choses qui s'accompliront dans le cas d'un vote unanime pour ce tribun de la plèbe, et les conséquences dramatiques d'un vote pour un candidat adverse. Personnellement, j'ai un souvenir particulièrement haineux du ''Restons maîtres chez soi'' du populiste Bruno Mégret (musique africaine dans un salon bien ''français'', un main s'approche du poste-radio, pousse un bouton, et remplace la musique par le Carmen de Bizet, l'image se déplace, et sieur Mégret regarde la caméra avec sourire de agna), ou du spot anti-guerre nucléaire des Humanistes (Des images apocalyptiques dignes de Docteur Folamour, et un type en costard qui, avec le charisme d'une loutre, affirmait, avec un ton de voix d'une solennité digne d'un croquemort: ''aujourd'hui, dans un simple attaché-case, on peut faire sauter trois fois la planète...''...). Il me semble (mais peut-être me trompe-je) qu'en France, une certaine parité dans les temps de paroles doit être respectée.


Au Chili, les choses sont un peu plus compliquées. En effet, les candidats (et leurs partis, a fortiori) doivent acheter les secondes de publicité afin de pouvoir mettre en place leur spot de propagande électorale. Du coup, les grands partis (socialiste, populaire, libéral...) s'achètent environ une minute de publicité, afin d'exposer leurs projets, et nous montrer leur sourire carnassier. Pourtant, les indépendants (ceux qui n'ont guère d'étiquette politique, et encore moins de partis), ou les petits partis marginaux, ne peuvent pas acheter soixante secondes de transmission télévisuelle, dont les droits s'élèvent à des montants astronomiques. Du coup, nombre de candidats achètent... une seconde de spot publicitaire. C'est-à-dire que pendant la durée d'une seconde, un inconnu se plante devant la caméra, dit son nom, dans le meilleur des cas, puis disparaît pour laisser place à de la réclame sur la lessive Superlimpiada. Mieux que ça, un candidat a trouvé une façon encore plus rentable d'utiliser sa seconde d'existence dans les tubes cathodiques. Pendant une seconde (imaginez), le type se plante devant la caméra, lève le poing, et hurle: ''Trabajo ! Trabajo ! Trabajo !'' (soit: Travail ! Travail ! Travail !)... Déjà, l'idée de pouvoir dire neuf syllabes en une seconde, suppose d'en dire une par dixième de seconde (un peu plus, j'en conviens, 10 divisé par 9 ne faisant pas 1, comment j'suis fort en maths). Plus que ça, mes colocataires m'exposaient que ces images apparaissent comme des messages subliminaux. On ne sait même pas qui apparaît, n'ayant guère le temps de le voir. Je ne sais pas pourquoi, mais cela me fait énormément rire. J'imagine le type qui a du travailler sur son slogan pour le placer en cent centièmes de secondes. C'est ce qu'on appelle laver le langage politique de tous les détours dont il est généralement friand...


Autre effet de ces campagnes électorales folles: durant la campagne présidentielle de l'année dernière (élection en décembre 2009), les affiches publicitaires politiques étaient tellement nombreuses (sur les murs, sur des panneaux, partout) qu'une multiplication des accidents de la route a été très clairement établie par les responsables gouvernementaux de la sécurité routière. A force de regarder les ''Viva la democracia social'' ou ''Asi queremos Chile'', ou bien encore ''La fuerza politica es de cambiar'' (Pinera semble avoir pompé sur le ''Ensemble, tout devient possible'' de notre président préféré...), les automobilistes se vautraient dans des fossés, ou emboutissaient leurs camarades conducteurs. Sur les routes entre Santiago et Valparaiso, apparaissent encore ces affiches marketing d'un autre âge, et les conducteurs se plantent peut-être toujours dans la végétation des alentours.


Au-delà de l'aspect profondément drôle de ces différences, certaines nuances apparaissent, et me font en revanche bien moins rire. Prenons la question plus profonde et houleuse des valeurs partagées d'un pays comme le Chili. Je fréquente, disons, de manière grossière, un milieu étudiant qui est plutôt progressiste, sinon radicalement. C'est-à-dire ouvert à l'égalité sociale, critique des valeurs dominantes de la société libérale (fric, reproduction des élites, ostracisation des classes sociales basses, oligarchie au pouvoir, etc.). Certains se revendiquent socialo, d'autres communistes. Disons que la vision globale de la société est celle d'une tolérance plus marquée, d'une redistribution des richesses plus effective, d'une décentralisation marquée, d'un respect des peuples indigènes, pour ne citer que ces courts exemples. Pourtant, quand on en vient à des questions plus morales, on sent une différence nette se dessiner. L'homosexualité illustre cette logique d'une manière on ne peut plus nette.


Je crois pouvoir dire, sans avoir peur de me tromper, que dans l'environnement estudiantin équivalent que je fréquente en France, peu de gens portent un regard déplaisant sur l'homosexualité. Certains ont des propos parfois conservateurs, mais restent dans une sorte d'habitude vis-à-vis de la question. Au Chili, les choses sont très différentes. La place de l'Eglise catholique, toujours très marquée (j'ai quelques connaissances, proches ou lointaines, qui s'affichent comme cathos, bien que n'en ayant vraisemblablement pas les valeurs), semble avoir imbibée la vision de citoyens chiliens. Alors, parler avec un Chilien de 22 ans, no offense, c'est un peu comme parler avec la génération de nos parents. Toujours mal à l'aise. Toujours maladroite. Et c'est parti, on enchaîne les ''ça ne me dérange pas, hein...'' et les ''il est homosexuel, mais il est très intelligent'', type de conjonction de coordination qui fait clairement savoir que le lien intelligence/homosexualité, est loin, très loin de pouvoir être évident pour une partie, oserais-je dire une majorité, de la population. Alors, on marche toujours sur des oeufs. Plus on fait attention, plus on se plante, et, pour ma part, plus je m'énerve. Le malaise grandit. Je n'arrive pas à comprendre cette distanciation irrationnelle, alors que, dans ses principes mêmes, l'homosexualité ne devrait pas poser de problèmes moraux à cette population jeune (et jolie, comme le dit la formule consacrée). C'est pas comme si ces jeunes étaient toujours dans une logique de ''no premarital sex'' ou d'ignorance totale de la sexualité comme pouvaient l'être des gosses des générations passées. Et puis, éventuellement, ça dérape. Et c'est à ce moment-la, qu'on se dit que l'on est pas sorti de l'auberge.


Tudy

mercredi 13 octobre 2010

''Pas besoin d'être cinglé pour vivre ici, mais ça aide''.


Ci-dessus: dos personas caminando en la playa Laguna Verde. Titre tiré de In cold blood, T. Capote.

Perspective du retour. Il est assez amusant de voir comme l'on s'habitue vite au changement. Déjà, je commence à me dire que le retour en France sera à la fois très attendu, et d'une difficulté incroyable. L'atmosphère, la beauté de la ville, le coût de la vie, le rythme des cours, le soleil de plomb, les bus chaotiques, les réveils après 8h30, les bouquins en espagnol, les conversations avec mes colocs, les documentaires sur Salvador Allende et la Unidad Popular, la langue étrangère, l'apprentissage constant, l'impression du vide, la liberté grandissante, me manqueront. Je me retrouve dans la situation des Fleurs pour Algernon. Comment après avoir recouvré la vue, pourrais-je la perdre de nouveau ? No offense, european dudes. J'ai l'impression que le Chili est une tension, un fossé entre le beau et l'horrible, le riche et le pire, l'atterrant et le poétique. Son histoire me donne raison.


En cours de sociologie du ciné, cours à la dimension intellectuelle extrêmement riche, dans lequel nous faisons face à l'histoire meurtrie du Chili, et à ses processus de développement cinématographique, nous continuons à voir et analyser le documentaire de 4h30 de Patricio Guzman, La Batalla de Chile (conseil de l'ami sincère... c'est à voir). Dépeignant la vie politique du pays depuis 1972 jusqu'à l'après coup d'Etat, le film s'emploie, en noir et blanc, à rendre compte d'un moment historique, d'une fresque tragique, d'une aspiration fusillée. Je me sens l'obligation d'en exposer quelques faits, d'en dire quelques mots, et de partager quelques impressions. En 1972, l'Unidad Popular de Salvador Allende, au pouvoir depuis 1970 (majorité relative, mais suffisante pour gouverner le pays, plus ancienne démocratie d'Amérique du sud) est attaquée de front par la bourgeoisie chilienne. Les Etats-Unis ayant retirés leurs aides financières et une partie de leurs investissements, face aux nationalisations effectuées par le pouvoir (notamment sur le cuivre), le pays bas de l'aile économiquement parlant. Le patronat (désolé pour ce vocabulaire gauchiste ici totalement justifié) s'engouffre dans la brèche, comme les mouvements réactionnaires. Les initiatives du gouvernement sont régulièrement bloquées au Parlement (suite à une victoire relative de la droite cette même année, qui, n'ayant obtenu que 55% des suffrages, ne dispose que d'une majorité relative), et l'anathème tombe sur le gouvernement ''marxiste'' du dangereux Allende. La droite n'hésite pas un seul instant à manipuler les mouvements d'étudiants cathos, les groupes féministes conservateurs (paradoxe ?), les mineurs mécontents, les ouvriers en recherche d'améliorations des conditions de travail, ou encore des gigantesques entreprises de camionneurs (qui, parce que le Chili ne dispose que d'autoroutes pour acheminer ses marchandises, représentent un des seuls moyens de transport sur le territoire) pour bloquer le pays, rabaisser encore sa dynamique économique, et mettre à bas un dangereux gouvernement gauchiste. Le peuple défile pourtant dans la rue. Les manifestations pro-Allende se multiplient, le soutien d'une majorité de la population, réunie derrière la gauche toute entière, reste indéfectible au pouvoir. Insupportable pour les libéraux chiliens comme nord-américains. Tous les recours ayant été usés, la droite décide d'utiliser d'autres moyens que la voie démocratique. C'est pourtant au nom de cette même démocratie qu'elle entend renverser le pouvoir en place, afin de ''restaurer l'ordre constitutionnel''. Le 29 juillet 1973, une division d'infanterie de l'armée chilienne fait sédition, entre dans Santiago avec six tanks, et abat 22 personnes (dont une majorité de civils). L'image de fin du premier documentaire est d'ailleurs celle d'un journaliste détaché argentin, qui filme un pick-up conduit par des militaires armés, qui appréhendent quelques opposants, sans doute. Le chef de section descend de la voiture, avec dans la main un 9mm. Ou une quelconque autre arme de poing. Les passants courent dans tous les sens. Le journaliste continue de filmer. L'homme au pistolet tire deux fois. La caméra vacille. Un autre soldat fait feu à l'arme automatique. Le journaliste argentin s'écroule. Non content d'avoir filmé ce qui s'apparente à la première tentative de renversement physique du pouvoir, ce caméraman aura filmé sa propre mort. La caméra gigote, les images deviennent floues. Suite à cette opération avortée (faute du soutien du reste de l'armée), les partis de droite restent muets. Certains extrémistes parlent d'un coup monté par le pouvoir marxiste pour justifier un état de siège (ce dernier sera d'ailleurs refusé officiellement lors de son vote au Parlement). Le général Prats, proche d'Allende, est assassiné par un commando entrainé par la CIA. Le président Allende est menacé, euphémisme s'il en est un. Face au soutien populaire dont il est toujours le possédant, il annonce la mise en place d'un référendum pour le 11 septembre 1973. Ce jour-là, le palais de la Moneda (équivalent de notre Elysée) est bombardé par les troupes chiliennes. Le président est sommé de se rendre. Peu après 9h, Salvador Allende deviendra un des martyrs de la cause socialiste. Le lendemain, un message est envoyé au peuple chilien. Un Pinochet sombre, glauque, adresse son message. Dégueulasse. J'ai l'impression de voir du sang sur sa poitrine. L'image est forte, glaçante. Je ne comprends pas comment les Chiliens réussissent à revoir ces moments si sombres. Je suis tétanisé, bien que j'ai appris, encore et encore, le déroulement de ces évènements. Le narrateur du film me glace. Je me dis que la politique est sale. Les plus démocrates des représentants n'ont pas hésité, par leur action ou leur inaction, à laisser cette erreur historique se mettre en place. A laisser ce scandale politique meurtrier voir le jour. Pour des intérêts idéologiques, financiers, politiques. Cette tragédie-la. La voir. Et ne jamais pouvoir la comprendre.

Depuis le lit duquel j'écris mes lignes, l'extérieur me semble loin. Loin parce qu'il est autre. Loin parce que je m'en cache. Loin parce que la découverte est dure, lisse, improbable. Avant d'aller vers d'autres horizons, j'ai besoin d'épuiser la vie d'ici, de ressentir le sentiment de gâcher quelque chose. De ne pas se plier à loi de l'action permanente. Il est drôle de voir comme les étudiants étrangers semblent torturés par l'idée de devoir faire quelque chose. De découvrir quelque chose. Comme si le voyage en pays étranger était censé révéler une vérité. Voir le Parthénon, voir les chutes Iguazù, voir les lieux qu'il faut voir, faire ce que l'on doit faire, condition sans laquelle on a rien fait. Sur le paseo Atkinson, nous dégustons une bière. Le port est illuminé. Le moment est saisissant. Sombre. Beau.

Je m'endors au doux bruit du silence.


Tudy


Allez, pour le plaisir.

« En un moment historique, je paierai de ma vie la loyauté du peuple. Et, j'affirme que j’ai la certitude que les graines que nous avons plantée dans la conscience digne de milliers et milliers de Chiliens ne pourra être étouffée éternellement.
Travailleurs ! J’ai confiance en le Chili et en son destin. D’autres hommes vaincront ce moment gris et amer où la trahison prétend s’imposer. Rappelez-vous toujours que, bien plus tôt qu'attendu, s’ouvriront à nouveau les grandes allées par où passe l’homme libre pour construire un monde meilleur
. »

S. Allende, 11/IX/1973 (la traduction est moyyyenne, mais enfin).

dimanche 3 octobre 2010

''Te declaro mi amor, Valparaíso...''


Moins d'écrits ces temps-ci. Moins d'articles donc. L'inspiration, ou plutôt l'envie d'écrire, est une garce. Ou peut-être moi-même suis-je un angoissé de la page blanche. Grâce à ma douce Joan Baez, je retrouve quelques mots à partager. Ci-dessus: asado en los cerros de la ciudad. Titre piqué à Pablo Neruda, qui parla mieux de la ville, que quiconque le fera jamais, semble-t-il.



La vie est douce.

A Valparaíso, commençait vendredi le festival des milles tambours, sorte d'ode continue à la percussion, à la danse, et à tout ce qui peut exister de kitsch. Ambiance très ''brésilienne''. Des jeunes se ruent vers les groupes de percussionnistes, qui, à l'aide de djembés, de tambours, ou d'instruments plus improbables, comme une poêle à frire, ou des casseroles démembrées, font un boucan d'enfer, ou plutôt un concert du tonnerre. Atmosphère survoltée. Un groupe à gauche, à droite, derrière, devant, les musiques se mêlent, les rythmes s'embrouillent. Un groupe de types déguisés en militaires sortent les cuivres. Un groupe d'une trentaine de nanas, habillées en squaws, se trémoussent sur des rythmes effrénés. Plus impressionnant encore, un groupe de jeunes filles, accompagnées par quelques jeunes garçons pré-pubères et sans doute les hormones en ébullition, se déshabillent complètement, ou presque, et se peinturlurent le corps avec passion. Dans le plus simple appareil, avec un vent à décorner les boeufs, les voilà qui s'affichent, dansent, comme si de rien était. Ils n'ont franchement pas froid aux yeux. Et pour être tout à fait honnête, on ne sait plus ou donner de la tête, qui, quoi regarder. Jamais cru qu'il y avait tant de jolies filles à Valparaiso. Progressivement, la fête devient une marche. La foule traverse les cerros en suivant les danseuses et les percussionistes. Le rendez-vous est l'occasion de retrouver la majorité des têtes déjà connues de la ville. Un ami français frappe sur son djembé, le sourire aux lèvres. Des jongleurs enflamment des bolas, des bâtons du diables, ou des massues. Ça sent le kérosène. Des clowns passent à vélos. Les vibrations des tambours continuent à résonner dans l'ensemble du cerro. Ça sent la marijuana. Nous avançons en rythme, alors que la nuit commence à tomber sur la ville. Valparaiso est illuminée, joyeuse, et, disons-le, un brin à la dérive. C'est en effet ce que je me dis en voyant le style de vie des amoureux de la cité. C'est un peu la décadence dans la bonne humeur. Etrange.


Mais, dans ce florilège de bruits, de couleurs, d'âmes en peine, je retrouve la force de cette ville incroyable qu'est Valparaíso. En traversant les cerros, en observant depuis les hauteurs le soleil couchant sur le port, en observant s'allumer les milliers de lumières qui couvrent le paysage la nuit tombée, je prends une énième fois conscience de la beauté de l'endroit. Et ce qui suit est un grand n'importe quoi. Mais c'est ce que la tumultueuse Valparaíso m'inspire.


La ville est ivresse. Une ivresse de découverte impossible.


La ville est recherche de ce qui n'existe pas. Et c'est au sein de cette impossibilité que se crée sa poésie. Voir sans découvrir, ressentir sans sentir, imaginer sans matière.


La ville est monstre atroce, horrible, pourri par la vie de bohème, et les promesses alternatives qu'elle ne peut tenir. Sa population étrangère s'y engouffre, et se marre.


Valparaiso est le vide. Et satisfait.


Valparaiso est l'impossible, et se découvre chaque jour un peu plus, faisant naître la tentation, au recoins de ses rues, de ses ruelles, de ses avenues. Et meurt sous le poids de son propre charme.


Valparaiso est victime de ce qu'on veut qu'elle soit. Et, créature difforme, finit par le devenir.


Valparaiso n'est rien, et en cela, est tout.


Valparaiso est une colline immense, un caveau sans fond.


Valparaiso est un port qui dépérit, et ne veut se l'avouer. Les dockers affamés vous embarquent, pour quelques sous, et vous font visiter une baie sans essence, sinon celle du passé.


Valparaiso est une femme, qui de ses bras affectueux, vous embrasse et vous aime, vous endort, toujours veille.


Valparaiso est une garce, qui attend la faiblesse, vous saisit et vous hache, à la moindre inattention. Et vous broie et vous mange, sans autre attention.


La ville est éphémère, chaque jour elle renaît.


La ville est une fleur, qui sans boutons aucun, vous enivre, et puis pleure, sans vous le faire comprendre. Elle se hait, elle le sait, et regrette son sort.


Valparaiso est métaphore. Une épave multicolore.



La vie est douce. Puisse-t-elle le rester.


Tudy

vendredi 24 septembre 2010

''Que ma nation périsse, pourvu que l'humanité triomphe''


Billet en deux parties. Première en récit. Seconde en tribune. Phrase de titre d'Antoine Barnave, révolutionnaire français, reprise par Lamartine. Photo de Florent B., pendant notre voyage de la semaine passée.

Confession en Prologue. Ce billet arrive tardivement. La raison est que j'hésite à en publier le contenu. Ma réflexion est bien pauvre, trop peu documentée, et un brin trop facile. Mais, esprit de contradiction oblige, je me sens l'obligation de la graver sur le marbre (ou plutôt le HTML d'internet), pour la revoir et la corriger, si besoin. Pourtant, ça m'emmerde de partager des considérations sur peu enthousiasmantes après les récits passés.


Première partie. Souvenirs d'une nation.

Tout juste revenu de notre petit road-trip en zone aride, je suis pris dans la tourmente d'une ville, d'une région, d'une nation en effervescence. Cela m'amuse. Pour le moment. Nous accrochons des petits drapeaux chiliens un peu partout dans la maison. On se croirait à Noël. Les gens sont pressés, et paraissent presque heureux. Les magasins sont pris d'assaut par les ménagères, les rayons alcool sont dévalisés. Folie des grands magasins, folie des grands jours. Effervescence au niveau national. Les Chiliens profitent de ces quelques jours fériés consécutifs. Ça se sent. La soeur de mon colocataire arrive alors, accompagné de son copain, photographe hors-pair, réalisateur déjà extrêmement talentueux. La colocation, à cinq heures de l'après-midi, connaît déjà des airs de fêtes. Avec quatre heures de retard, le routard Benji Chevalier arrive à Valparaiso. Ça déconne, ça vibre, ça flambe. Discussions, réactions, échanges, et surtout apprentissage de la cueca, danse traditionnelle chilienne qui ne se danse qu'en temps de fêtes nationales. En fait, au cours de notre voyage, en pénétrant clandestinement dans une fête de village, nous avions déjà entraperçu des gamins habillés en sorte de gauchos (entendez ga-o-chos, et non pas gauchos de la CGT) et les filles en robes du pays, danser de manière originale sur une musique paraissant assez typique. La cueca se danse à deux, évidemment, et ce, à l'aide de deux mouchoirs, que chacun des danseurs tient dans la main. En réalité, c'est assez indescriptible, et très drôle à danser. A noter qu'aucun contact physique, ou presque, n'ayant lieu, toute forme de séduction doit se cantonner à une forme de subtilité très marquée... Au dessus de nos têtes, passent et repassent des F-16 au bruit tonitruant, qui rappelle la puissance militaire, en tout cas affichée, de l'armée chilienne. Puis vint l'incroyable, le surréaliste, l'étonnant, le terrifiant. Le désormais traditionnel feu d'artifice prend lieu et place au-dessus du port de Valparaiso. Les collines se remplissent d'une foule considérable, qui se rue sur les paseos, les places, pour mieux admirer la démonstration de son et de lumière qui fête, en plus, le bicentenaire de l'indépendance du pays. Feu d'artifices d'une vingtaine, sinon d'une trentaine de minutes. Les Chiliens balancent la sauce. Derrière nous, au loin, dans les collines, une, puis deux, puis trois, peut-être quatre maisons se mettent à brûler subitement. Très impressionnant. Je me demande quel feu il faut alors regarder. La foule rit ou s'étonne, puis retourne à l'appréciation du spectacle. Fort heureusement, l'incendie (pas artificiel) s'arrête bientôt. Le feu d'artifice, lui, continue. Et, tout autour de nous, les gens chantent, hurlent. Les ''¡ Chi-chi-chi ! Le-le-le ! ¡ VIVA CHILE !'', tout comme l'hymne national, résonne pendant toute la durée du ''spectacle''. Selon moi, ce dernier est ailleurs. Il est dans ces coeurs et ces esprits qui, aveuglément, hurlent, se déchainent, au nom de leur pays. Quelque chose de nouveau monte alors en moi. Quelque chose de malsain. Je me rend compte que nous ne sommes pas dans un match de foot. L'orgueil est autre. Il est national, presque ostraciste, presque raciste. Les gens sont fiers, au sens le plus profond du terme, d'être Chiliens. Pas d'être hommes, ou citoyens. C'est le pays qui compte. C'est lui qui dicte l'existence. C'est lui, l'unique raison d'une possibilité de fierté. Toute la nuit durant, les chants patriotiques résonnent dans la ville. J'ai le vertige.

Des jours durant, les mêmes épisodes ce répètent. Avec le temps, je m'habitue un peu plus à ces surgissements nationalistes soudain. Un poivrot dans un bar nous aborde, et affiche clairement un racisme décomplexé vis-à-vis des voisins d'Amérique Latine. Un gauchiste de la fac nous explique qu'il déteste les fêtes patriotiques, parce qu'elles sont de droite. Mais qu'il est fier d'être Chilien, et est nationaliste avant tout. Benjamin me dit en souriant que l'unité panaméricaine a encore du chemin à faire. Je n'arrive pas à rejeter totalement cet esprit, pas plus que je n'arrive à le comprendre, à l'accepter. Jamais un jeune français lambda n'hurlerait à pleins poumons: ''Vive la France ! Vive l'Etat français !'' lors du 14 juillet. Le pire, c'est que les Chiliens pensent que nous sommes encore plus nationalistes qu'eux, qu'ils ne sont que la face modérée du sentiment patriotique européen. Finalement, les fêtes se révèlent aussi riches en surprises, en discussions, en rencontres. Elles me laissent mal à l'aise. Un arrière-goût sale dans leur principe. J'aime la culture chilienne, quand elle ne se définit pas par sa supériorité... Mais ça, peut-être que seul un Européen taré comme moi peut le ressentir.

Attention. Deuxième partie houleuse.

18 septembre. Commémoration de la proclamation de la 1ère junte du gouvernement, soit le début du processus d'indépendance du pays.

19 septembre. Jour de ''gloire de l'Armée du Chili''.

Mise au point juridique. Contrairement à ce que m'ont soutenu des Européennes, le fait de hisser le drapeau chilien est, par le biais d'un négatif juridique, obligatoire sur tous les édifices publics et particuliers du pays lors des fiestas patrias. Pour les quelques uns qui auraient des doutes quant à cette mesure, je vous invite à visiter ceci: http://www.leychile.cl/Navegar?idNorma=18035. Ah, et j'oubliais, la République du Chili (de son petit nom complet) a largement inspiré ses institutions et son esprit ''républicain'' de nos méthodes européennes, d'où la comparaison éhontée entre elle et notre Hexagone.

J'avais effectivement remarqué (il faudrait avoir une poutre dans l'oeil pour ne pas l'avoir vu) le nombre absolument impressionnant de drapeaux qui foisonnaient du centre au nord du Chili en ces périodes de fêtes nationalistes. Et si je peux vous dire une chose, c'est que la vision ne fut pas banale. D'abord, on remarque assez aisément que l'obligation susmentionnée n'en est plus vraiment une, dans la mesure où peu de gens, enfin, je l'imagine, devront payer l'amende de 40 000$ (soit approximativement 60€) pour avoir manqué au patriotisme chilien, mais la mesure a le mérite, en plus de son originalité, d'être d'un fascisme (du moins, dans son principe) que je trouve absolument étonnant, sinon nauséabond. En effet, l'amour de sa patrie n'est ici pas un droit. Elle est un devoir. Nous remarquerons au passage que c'est exactement ce que tend à dire le gouvernement français dans ces périodes troublées. Avant qu'on me tombe dessus, je tiens à mettre en évidence que cette réflexion n'est aucunement historique mais purement théorique (je me fous ici de savoir si le nationalisme se justifie mieux au Chili qu'en France, pourquoi le décret fut prononcé, et encore plus de savoir si son contexte le justifiait). J'analyse juste sa portée de principes, et ses conséquences intellectuelles sur le monde actuel.

Alain Finkielkraut ne va pas être content. Lui qui fustige à longueur d'émissions (que je trouve, mon cher Alexis, chaque jour un peu plus partiales, faisant de lui un tribun, bien plus qu'un arbitre...) la haine véhiculée par ses compatriotes (surtout les racailles) contre le drapeau français, contre sa fantastique méritocratie, ne serait certainement pas d'accord avec la pensée néotrotskystobolchévik développée ci-dessous.

Pourquoi est-il foncièrement antirépublicain, sinon fasciste d'obliger un citoyen à hisser le drapeau national lors des fêtes patriotiques de son pays ? Il est vrai, qu'à première vue, on pourrait se dire que c'est une manière, certes coercitive, mais efficace de renforcer la cohésion nationale. Le Chili, pays très dispersé dans la répartition de sa population, comme de ses richesses d'ailleurs, a certainement besoin d'entretenir ce sentiment nationaliste afin d'assurer sa cohésion nationale, en renforçant le sentiment de chilénité (désolé pour cette traduction médiocre et barbare ; en castillan, on l'appelle la chilenidad). Le nationalisme, au travers de symboles forts comme un drapeau, un hymne, est un moyen de conserver cette appartenance commune. Le nationalisme, pesé de cette manière, serait donc le lien manquant entre l'Etat et le peuple, la création de cette société unie, forte, et capable.

Oui, sauf que ces pratiques, pour l'Européen traumatisé que je suis, sont dangereuses et intolérables. Dangereuses, parce qu'elles rappellent bien sûr les heures les plus sombres du fascisme italien, du franquisme, ou, plus en amont et de manière différente, des patriotismes européens du XIXe siècle. Intolérables ensuite, parce qu'elles nient le principe même de la République. Nombreux sont ceux qui reprochent à la revendication républicaine de se perdre dans des principes énoncés dans des périodes révolues. Ils ont tort. Ils ont tort en ce que la République, au contraire du fascisme, au contraire du communisme développé en URSS, n'est pas monolithique. La République n'est pas fixe, elle n'est pas immobile. Ses principes bougent. L'égalité hommes/femmes devant la loi, la dépénalisation de l'homosexualité, l'abolition de la peine de mort, sont tant d'exemples qui montrent que ces idées républicaines nouvelles n'étaient pas celles de nos ''pères fondateurs'' (pour utiliser la phraséologie nord-américaine). Pourtant, leur vision avant-gardiste du monde nous permet, aujourd'hui encore, de construire notre avenir, en évitant les écueils tels que ceux dans lesquels se trouve le Chili aujourd'hui. La République, du moins dans l'idée vieillote que j'en ai, c'est la liberté de chacun de ne pas adhérer à son message. La République est l'intégration par l'école, par la société, de l'autre, en lui refusant certaines pratiques, en le soumettant à sa loi, sans jamais l'obliger à l'aimer, à l'adorer. C'est exactement sur cette nuance que se différencie un régime fasciste d'une république, dans son principe. En cela, la république est le seul des régimes qui existe, qui gouverne, qui fonctionne, sans l'approbation forcée, du moins publiquement, de ses citoyens. L'important pour ce régime n'est pas l'effectivité de sa popularité parmi les citoyens. C'est même l'inverse. Sa légitimité doit être créée de manière logique, quotidienne, au travers de signes non pas imposés aux hommes, mais que l'homme s'impose à lui-même comme les meilleurs à choisir. Certains diront que cela revient au même. Entre pression légale et pression sociale, quelle différence ? Tout. Tout change entre l'apprentissage et le coercitif. Tout change entre le choix déterminé et l'oppression subie.

En cela, le Chili est aujourd'hui un Etat qui ne me semble pas républicain. Et c'est ce que je crains extrêmement fortement pour ma France natale. Nous nous acheminons, lentement, surement, vers ces mêmes écueils. La France, nous avons le droit de ne pas l'aimer, nous avons le droit de la critiquer. C'est même sa force. La République doit pouvoir ne pas être aimée, être menacée par le fascisme, être menacée par le simplisme. Ne jamais succomber à sa facilité. Ne jamais tomber dans les travers mêmes de ces mouvements démagogues totalisants. Et lui survivre, lui survivre parce qu'elle est plus vraie, plus intelligente, plus mesurée. Et qu'elle possède la force de lui résister. Nicolas Sarkozy fait aujourd'hui basculer notre république de la résistance constante à ce simplisme dangereux.

''Que ma nation périsse, pourvu que l'humanité triomphe''.

Tudy

samedi 18 septembre 2010

''On nous dit... faut lire, faut lire ! Mais non... faut vivre !''






''Le paradis, c'est des types qui doivent parler de leurs souvenirs pour l'éternité. L'enfer, c'est pareil, sauf que chacun a apporté ses diapos''.

El Gato, Philippe Gelluck

jeudi 16 septembre 2010

''It gonna be LEGEN... wait for it... and I hope you're not lactose intolerant 'cause the second half of this word is... DARY !''






I've been through the desert on a horse with no name,

It felt good to be out of the rain...

America, A horse with no name


Petite mise au point. L'article qui va suivre relate le voyage depuis Valparaiso jusqu'au désert d'Atacama, avec quatre amis étudiants. Les récits des fiestas patrias qui commencent tout juste aujourd'hui, seront donc reportés à un peu plus tard. Décalage donc. Si vous n'avez pas aimé Into the Wild, ou tout esprit romantique lié au voyage, revenez dans une semaine. Ce que vous allez lire est en fait un remaniement de nombreuses notes prises pendant la semaine.


Vendredi 10 septembre.

Nous fuyons de Valpo dans un van huit places, où nous ne sommes que cinq (Adri et Garazi, deux espagnoles, Flo, vadrouilleur sportif bilingue, Simon, compagnon de toujours, et moi-même, pour ceux que les détails intéressent. Comment, non ?). Nous fuyons sa beauté, sa réalité, ses promesses. Nous retrouverons celles d'un Chili désert, désertique, déserté. Je ne sais pas quel mot employer. Une bande de terre de 4 000 km de route, d'asphalte, de goudron, de terre. Les camions échoués le long de la route, et tout le tralala.

Les premiers instants sont magiques. Dans un van bien trop moderne pour être conforme au rêve hippie que j'en ai, nous ne savons pas où nous allons, nous ne savons pas où aller. Seuls, face à la liberté immense, et pourtant ridicule, d'une semaine de choix et de hasards face à un pays, face à un continent, face à un romantisme du voyage que tout le monde ne partage pas. Au sortir de la ville, une végétation plutôt commune, des petits villages à droite à gauche. Rapidement, l'urbain devient campagne, et nous traversons au pas de course des villages de pêcheurs, lovés face à l'océan Pacifique, qui agit sur moi avec toujours autant de force. A toute berzingue, du Bob Dylan à fond dans la voiture, nous avalons les distances, les plaines de plus en plus désertiques. Après les ''Yeeeeeeehaaaa'' du départ, l'ivresse de la porte qui s'ouvre à nous, nous rejoignons rapidement la Panaméricaine. Ou Rota 5. Trachée goudronneuse qui éventre le Chili (oui, je sais, mes métaphores sont foireuses, mais ça m'amuse), elle suit la mer, frôle les premiers massifs montagneux de la Cordillère des Andes. Elle quitte rapidement la Ve région, pour rejoindre les premières plaines arides de la IVe région, située au nord de la baie de Valparaiso. La végétation se fait de plus en plus minime, les villages moins fréquents. Alors que la nuit tombe, et que nous n'avons, bien évidemment, aucun endroit où dormir, nous nous rendons compte que les hameaux ne sont non pas rares, mais bien inexistants au long des dizaines de kilomètres que nous parcourons. Visite d'une plage venteuse, rocheuse. La nuit tombe sur le pays, nous n'avons même pas le temps d'apprécier le coucher du soleil fantastique qui s'offre à nous. Après quelques moments de léger stress, nous retrouvons les thermes de Socos, seul refuge touristique à des années-lumières (du moins dans mon imaginaire) à la ronde. Camping fermé. Tant mieux. L'hôtel hors de prix situé non loin nous indique que nous pouvons squatter les environs sans danger aucun. Nous installons le van entre deux arbres protecteurs. Nous ne savons absolument pas où nous sommes. Et nous nous en balançons éperdument. Un ciel étoilé (que je ne connais en rien, puisqu'il appartient à l'hémisphère sud...) de puta madre. Je regrette un temps mon ciel familier du nord. Et puis je m'y fais. Pas le temps, pas de lumière pour installer une tente. Tant pis. Repas frugal, quelques bières, des discussions à la belle étoile. Il fait froid. Putain qu'il fait froid. Nuit à cinq dans le van. Inconfortable. Drôle. Je dors la tête déjà pleine.


Samedi 11 septembre.

A cette heure, je ne pense pas au Twins Towers. Ni même au coup d'Etat de 1973 exécuté ce même jour. Je me réveille endolori, dans un décor que nous n'avions entraperçu que de nuit. Plutôt aride. Des premiers cactus nous font face. Un berger à cheval passe sur une colline au loin en gueulant pour faire avancer son troupeau. Son chapeau sur la tête, il me fait penser à un gaucho. Rapidement, nous levons le camp, et repartons vers le nord. Direction, le coeur de la IVe région. Impression d'être écrasé par l'ampleur de la liberté miniscule qui me fait face. Je me prends à nous voir comme un bateau à la dérive, allant où il veut, où il peut, où il doit aller.

De repente, le paysage devient désertique. Cours passage à la Serena, seule ville en activité dans cette région très peu peuplée. Sans grand intérêt. Simple point de chute pour s'envoler vers la vallée d'Elqui, terre montagneuse située à quelque distance de la Cordillère. Passage par un barrage impressionnant. Lac qui s'étend à perte de vue, d'une couleur azurée. On fait les cons. On prend des photos stupides. On se sent vivant. Nous repartons vers le cadre magique de la vallée. J'ai certainement l'air bête, et je m'en fous: jamais je ne serais rassasié de la majesté d'une montagne. Et je me dis aussi que je le serais peut-être encore moins d'un cadre désertique comme celui-là. La vallée d'Elqui est difficilement descriptible: c'est un enchaînement de montagne de terre, où nulle végétation ne pousse. Ce qui paraît être des dunes de roches immenses, et qui se multiplient. Région connue pour sa production de Pisco (sorte d'alcool à mi-chemin entre le vin et... enfin, un truc qui y ressemble, mais en plus fruité), les champs de productions s'étendent à perte de vue, depuis le flan même des montagnes jusqu'à l'aval lointain de la vallée. Le van continue sa route, à toute vitesse, en s'enfonçant à l'intérieur du Chili. Vers son coeur. Sur les conseils avisé d'un Chilien, gardant une office du tourisme improbable, logée au milieu de nulle part, nous arrivons dans le pueblito perdu d'Horcon. Village construit sur deux étages. Silence de cathédrale. Vision sur toute la vallée. Autour d'une rivière avenante, cachés par la végétation et les saules pleureurs, nous trouvons l'endroit décrit plus tôt. Endroit rêvé. A l'abri, magique. Oups, un cheval se trouve sur l'endroit où je vais planter ma toile de tente. Advienne que pourra. Plantage de tentes. Le bruit continu de la rivière nous berce. Un asado, un feu de camp, suffisent à éclairer notre soirée, sous le regard des étoiles innombrables. La comida prend une saveur toute nouvelle. Celle de l'incertitude. Les discussions pleuvent. La nuit est courte. Très froide. Très belle. Nous devions visiter un observatoire avoisinant (autre caractéristique notable de la région). Pas le temps. Je m'endors avec moins que rien pour confort qu'une couette d'un mètre sur un mètre, et des cartons en guise de matelas. Mes articulations souffrent pour moi. On se marre, on s'endort.



Dimanche 12 septembre.

Lever aux aurores. Enfin, en tout cas, c'est ce qui me semble. Un froid impressionnant. Les mains gelées, l'esprit embrumé, j'aide péniblement à démonter les tentes, avant que nous ne reprenions les routes escarpées de la Rota 5. C'est un peu notre Road 66 à nous. Pas de douche depuis deux jours, et un barbecue dans les dents. Je porte, au bas mot, trois paires de chaussettes, trois T-shirt, un coll-roulé, et une veste en cuir qui prend cher de par sa multifonction (à la fois manteau, oreiller, pull, etc.). Me sens malade. Les routes escarpées et parsemées de virages me donnent la nausée. Le paysage reste un divertissement unique, irremplaçable. Source de richesse, d'émerveillement constant. Les vallées défilent. Le lac est agité par un vent violent.

La première vraie anecdote de voyage apparaît. Après des courses-éclair au Jumbo (équivalent de notre Géant, truc insupportable et trop grand), à l'heure du départ, Adri essaye de démarrer. Le bruit est à peu près le suivant: ''TUTUTUutututuuuuu...''. L'onomatopée parle d'elle-même. Pas de batterie. Phares restés allumés. Sommes condamnés à manger notre great pique-nique sur le parking (ô combien en conformité avec la vision romantique que j'ai du voyage), et ce, à même le sol. Les gens nous prennent peut-être pour des gens du voyage (''z'ont pas d'argent, mais z'ont des voitures, hein !''). Un Chilien venu du ciel (ou, comme on l'appelle Simon et moi, du Capital) nous apporte une prise qu'il vient d'acheter pour nous offrir un peu de batterie. J'ai déjà connu de nombreuses scènes similaires avec ma maman. Pas de stress, on va repartir. Mais Dieu (ou, comme on l'appelle Simon et moi, Karl M.) s'amuse. Adri, soudainement, se rend compte qu'elle a perdu les clés. Scène tragi-comique. Le Chilien est là, avec sa caisse, les prises prêtes. Et on ne peut pas démarrer... Fouille de la voiture dans rage folle. ''¿ Tienes las llaves ? ¿ No ? ¿ Donde estan las putas llaves ?''. Le dialogue, s'il n'était pas celui-là, y ressemblait fortement. Dix minutes plus tard, les clés en poche, nous pouvons repartir, le réservoir alors à moitié-vide, vers le nord.

Le paysage est désormais un vrai désert. Les montagnes se jettent dans le Pacifique, et seule notre petite Panaméricaine (soudainement devenue, non pas une quatre voies, mais bien une deux voies... soit nos nationales françaises. Sauf qu'ici, c'est la seule route, la seule, qui joignent le nord et le sud du pays) vient entraver cette embrassade. Sourires aux lèvres. La musique s'éteint à mesure que les batteries de l'ordinateur disparaissent. Les camions sont légions, les gens qui vont à 140km/h également. On apprend rapidement les joies de tourner à droite (et encore plus à gauche) sur une route comme celle-là (soit la peur de mourir à toutes ces occasions, puisqu'il faut passer de 110km/h à 20 en l'espace de 10 secondes, sous les klaxons des routiers de passage. Nous nous enfonçons finalement sur une route de terre, accrochés à la voiture, et à nos cinq sens en plein éveil. Vingt kilomètres plus tard, des cactus plein les mirettes, une ligne de train digne d'un Western traversée, nous arrivons à Los Choros, avec pour tout bagage cinq litres d'essence dans le réservoir pour retrouver la civilisation. En d'autres termes, quarante kilomètres plus tard, nous sommes à plat. Bien moins de distance qu'il n'en faut pour trouver une station essence par ici. Dans ce village perdu, un habitant nous aide. Un vieil homme en col bleu, chemise à carreaux, pantalon tâche, chaussures poussièreuses, arrivent avec des bouteilles d'essence de SP95. Il nous en vend vingt litres. Scène très étonnante pour le petit citadin que je suis, qui ne voit l'essence que sortir magiquement de la pompe. Vous croyez que l'expérience nous aurait vacciné pour le reste du voyage ? C'est mal connaître les inconscients que nous sommes. Mais nous y reviendrons plus tard.

Los Choros est un village de rêve. Perdu entre une bande de vingt kilomètres de désert, et la même distance vis-à-vis de l'Océan lointain, il y règne un parfum d'une société qui n'existe plus que par bribes, par endroits. Après une route non-entretenue bien longue, nous voilà au bout du monde. Une pointe de terre au milieu de nulle-part. Un lieu touristique qui s'élève depuis le rien. Ou plutôt depuis le tout. On s'installe, cette fois-ci, dans un camping qui borde la mer. Ça gave de payer. Mais bon. Le feu de l'asado est faible, mais assez fort pour réchauffer les coeurs comme les esprits. A l'abri, nous plantons les tentes. On s'endort lourdement.


Lundi 13 septembre.

Réveil sans vent. Incroyable. Douche glacée. Léger retour à la civilisation, par le biais de ce camping, directement situé face à la mer. Quelques voyageurs y trouvent leur compte. Le soleil tape dur. Nous profitons. La journée se passe tranquillement. Nous arpentons les hauteurs de la Côte sauvage chilienne, qui n'est pas sans rappeler les paysages bretons, face au vent, ainsi qu'à un soleil de plomb. Dans une crique abandonnée, des campeurs aventuriers profitent d'un cadre de vie et d'une vision du Pacifique irremplaçables. Nous nous installons sur une plage ''propriété privée''. Je ne me sens pas à l'aise, malgré tout mon amour pour l'anarchisme, à squatter cette plage de sable blanc déserte, visiblement propriété d'un hôtel quelconque. L'eau reste très belle, très froide. Comme le pays, ce me semble. Le soleil tape dur. On me dit que je ressemble à un homard. Je crois que c'est vrai, vu la marque des lunettes de soleil. De retour au campement, nous profitons une dernière fois de ce cadre normée pour élever un asado et un feu de camp devenus traditions. Le rêve de voyageur s'éloigne avec ce retour à des normes plus classiques. Je le regrette un peu. Nous sommes rapidement gagnés par la tyrannie du confort. C'est plus facile comme ça. J'ai hâte de repartir, mais apprécie lâchement ce confort retrouvé. La nuit est belle. Le coucher de soleil impressionnant.


Mardi 14 septembre.

J. Kerouac + Christopher McCandless = Désert d'Atacama.


9h. Echec face à une possible excursion sur une île proche, supposée peuplée de pingouins, de baleines, et de dauphins. Les pêcheurs du coin, pourtant vieux loups de mer, ne peuvent pas sortir dans la baie, face à un vent déchaîné, à une mer agitée. Moi, je me fous de voir des pingouins. Mais bon, les autres ont l'air d'y tenir. Finalement, nous ne partons pas, supériorité de la nature oblige. Ça me va pas plus mal. Cette journée sera en fait la meilleure de toute la semaine.

Direction: le désert fleuri, soit le sud du désert d'Atacama, le, ou l'un des déserts les plus arides au monde. Toute la journée, nous roulons, nous roulons, et nous roulons encore. J'ai encore dans la tête la ligne blanche de la route qui semble s'étendre à l'infini. Le paysage maritime laisse rapidement place à des routes montagneuses et arides. Entre deux plaines désertes, des petits villages de pêcheurs ou de touristes apparaissent, la mer en arrière-plan. Immersion fictive au sein d'une liberté retrouvée. Impression débordante d'un fantasme de voyageur enfin assouvit. Et là, à l'instant où nous ne nous y attendons pas, le désert fleuri apparaît.

Tous les cinq ans environ, un courant sous-marin ironiquement appelé ''El Niño'' (l'Enfant), apporte un anticyclone nouveau. Par je ne sais trop quel phénomène climatique probablement passionnant, mais dont je me contrefous malheureusement, des pluies plus importantes tombent alors sur la région désertique. De là, d'improbables fleurs viennent à voir le jour, au milieu de rien. Comme ça. Au milieu de nulle part. Tout à coup, des couleurs roses, bleues, blanches, jaunes, viennent donner vie aux terrains stériles du désert. Et ma culture de geek ne me dit qu'une chose: bordel, on se croirait dans un Final Fantasy, ou un Myazaki. Comme le Dieu-cerf de Princesse Mononoké qui de rien vient faire naître des fleurs sous ses pieds. Le bulbe apparaît, la fleur avec. Pour un temps restreint, une seconde ou six mois, qu'importe, le lieu s'en trouve changé, bouleversé. Avec magie. La vision est tout simplement hallucinante. Féérique. Je me prends pour Squall, ou Achitaka. C'est vraiment beau à pleurer. Les champs de fleurs apparaissent ça et là. Nous sommes émerveillés.

Rarement je n'ai autant apprécié la partie ''voyage'', déplacement, d'un voyage. La route est à nous. Nous nous arrêtons, le temps d'une photo, d'un arrêt, ou d'une clope. Les paysages, les villages. Tout semble ouvert, riche, possible. Les quelques villes, tellement rares, qui se trouvent entre la Serena et Antofagasta sont semblables à des villes de Western. Daisy Town. Petites, fondées, sur du sable. La nuit, les lumières apparaissent au milieu de rien, disparaissent en un rien de temps. Une ligne ridicule de chemin de fer vient renforcer encore un peu plus cette vision d'un endroit oublié, perdu. J'adore ces visions sans marque humaine. Nous sommes la tâche du désert de Beauté. Nous sommes l'intrus d'un milieu naturel sauvage, qui nous dépasse, nous dépassera toujours. On sort de la Panaméricaine. Ou la Panam' comme j'aime à l'appeler pour faire semblant qu'elle m'est familière. On prend une route de terre en piteux état. Rectiligne. Elle se fond jusqu'à l'horizon. Je suis dans un état (prochhhe de l'Ohioooo) d'émerveillement complet. Visite de Puerto Viejo. Petit Valparaiso face à la mer. Des maisons de toutes les couleurs. Pas une âme qui vive dans le village qui nous parcourons de long en large. Tout est fermé. Ce que le Guide du Routard présentant comme un village populaire de pêcheurs est en fait le refuge de riches Chiliens (enfin riches... disons, résidents de deux maisons) pour les week-end et les vacances. Un village entier. Fantôme. En tout cas, en ce mardi de septembre. Après avoir visité des routes de sable improbables, visité des plages ''vierges'' loin de l'être (tout est bon pour appâter le touriste), nous choisissons d'établir notre camp de fortune entre deux rochers, à quelques mètres de la plage. De ce rien, nous faisons un feu, une chaleur, d'où émane des rires, des discussions, et même Tintin. Enfin, je crois. Au réveil, je me sens complètement conquis. Face à la mer agitée dès cet instant, j'ai l'impression d'embrasser le pays. Le désert s'étend derrière nous, paisible. L'image du brouillard jouant avec les vagues alors que le soleil tarde à se lever restera.



Mercredi 15 septembre.

Quelques minutes pour apprécier l'écume des vagues nous ayant bercé toute la nuit. Petit-déjeuner frugal, comme dab', tentes pliées. Van enfoncé dans le sable. Quelques instants d'efforts plus tard, nous revoilà sur la route du nord. Objectif ultime: Caldera et sa côte voisine. Petit village de pêcheurs sympathique. Visite rapide d'un port multicolore. A huit cents kilomètres de Valparaiso, je me sens loin, très loin.

Michael Jackson en fond sonore. Très fort. Quelques clichés sur les plages abandonnées des alentours. Derniers instants de farniente face à l'océan, décidément énervé. Les vagues viennent s'exploser sur les rochers que nous parcourons. Van absolument sale, crasseux. Nous aussi. J'ai les cheveux en bataille, l'esprit occupé, le coeur ailleurs, le jean tâché. Envie de découvrir davantage. D'y passer plus de temps, plus de vie. De pouvoir rouler encore dans cette liberté fictive. De se sentir vivant dans le voyage, encore un peu.

Mer. Montagne. Désert. Trois éléments. Le Chili.

Heure du retour, déjà. Je regarde les kilomètres s'effacer alors que nous roulons vers le sud avec une nostalgie certaine. Fin de l'histoire.


Fin de l'histoire ? Pas encore. L'expérience est une chose étonnante. Alors que nous quittons Copiapo, personne ne voit que notre réservoir n'est rempli qu'à un quart de sa capacité. Et au Chili, les stations ne voient le jour que tous les... 178 kilomètres. En tout cas, dans la IIIe région, telle est la loi. Après la moitié de cette distance parcourue, nous nous rendons compte de cette erreur. Grosse erreur. On en rit, on se marre. La nuit tombe. On roule à 70 pour essayer d'atteindre la station prochaine. Impossible. L'aiguille descend douloureusement sous la barre du minimum d'essence. Ouille. Ça stresse, ça imagine des scénarios catastrophes. Il est vrai qu'une panne sur une route comme celle-là, merci. Premier arrêt. Pas d'essence. Deuxième arrêt. Un litre et demi à portée. Trop peu, bien trop peu. Va-t-on dormir dans le désert, au bord d'une route si passagère ? Un autre Chilien providentielle, la chemise tâchée, une dent en moins, vient, ex-nihilo, à notre rescousse. Il parle vite, avec le sourire. De son bidon d'essence planqué dans son coffre, il commence à siphonner du sans-plomb. Alors qu'il a la bouche pleine d'essence, et que l'effet des vases communicants prend corps, il lâche: ''quelqu'un aurait une clope ?''. J'explose de rire. Il nous vend, pour une bouchée de pain, les litres manquants à notre route. Excellent.

Dernière nuit à l'intérieur des terres chiliennes. Ne voulant renouveler l'expérience du van, je dors seul dans une tente à proximité. Le ciel est beau. Très, très beau. La poésie de l'endroit est à tomber à la renverse. Je respire l'air frais des alentours, et m'engouffre dans un sommeil profond et trop court. Les derniers instants de route avant le retour restent fidèles à eux-mêmes. Pas envie de lire. Ni de parler. Juste de voir, de regarder, de saisir le décor qui m'entoure. Fin de l'histoire.


Bordel, il y aurait tellement plus à dire, tellement plus à décrire d'un voyage pareil. Mon récit est déjà trop long, déjà trop court. Le reste n'est malheureusement qu'à nous. Le tout est nécessairement à refaire.


Tudy